L'intégralité du chat dans "Le Monde" avec Henri Rey, auteur du "Dictionnaire de la gauche" (Broché, 2007), sur la renovation à venir du PS.
Adrien 06 : Quel est le véritable programme des socialistes pour les législatives ? En quoi se différencie-t-il du Pacte présidentiel de
Mme Royal ?
Henri Rey : C'est bien difficile de faire deux programmes différents alors que les deux élections
sont aussi rapprochées. En fait, certaines mesures proposées par Ségolène Royal ne figurent plus dans les propositions du PS, notamment pour le premier contrat
de travail qu'elle avait esquissé. Mais les principales propositions restent évidemment les mêmes.
boom : La rénovation : maintenant ou après ?
Henri Rey : Forcément après. Le PS est entré en campagne pour les législatives, et est donc conduit
à adopter autant qu'il le peut une unité de façade et à tenter d'obtenir le maximum de circonscriptions dans le cadre de ces élections. Les débats de fond
concernant la rénovation, dont le contenu est encore bien indécis, seront nécessairement situés après ces élections, qui sont toutes proches.
charles : Qui est le plus à même de conduire la campagne ?
Henri Rey : Il s'agit d'une campagne particulière, car ces élections se déroulent dans 577
circonscriptions. Il y a à la fois une campagne nationale et des campagnes conduites dans chacune de ces circonscriptions. La campagne nationale est une campagne
de partis dans laquelle les principales figures dirigeantes, y compris Mme Royal, sont conduites à apporter leur contribution. Sans qu'il y ait focalisation sur
une personnalité unique, comme dans le cas de l'élection présidentielle. Le PS a intérêt à inclure dans cette campagne celle qui a eu le capital de popularité le
plus élevé dans la dernière période, Ségolène Royal.
CyrilDG : Pensez-vous que les actuelles dissentions au PS pourraient constituer un véritable frein aux
prétentions socialistes pour les législatives ? Vont-ils arriver à cesser du moins en apparence les luttes internes ?
Henri Rey : C'est évident qu'à la suite d'un échec aussi important, 3e échec consécutif à une
présidentielle, il y a de fortes interrogations, des divergences manifestes qui ont commencé à s'exprimer dès le soir de l'élection. Et peut-être même de façon
plus sourde dans le cours même de la campagne.
Ces divergences sont relativement connues : conflits sur des orientations, conflits entre personnalités, courants ou tendances du parti. Mais il n'y a pas de temps et pas de lieu politiques jusqu'à la fin des élections législatives pour mener d'une façon approfondie un débat et pour arbitrer entre les divergences
internes au PS. Cela se fera donc nécessairement après.
Bouda : Quel est le mal principal dont souffre le PS à quelques semaines des législatives
?
Henri Rey : Il est difficile de réduire à une seule dimension les difficultés rencontrées par ce
parti.
Il y a d'abord un problème manifeste de leadership. Depuis 2002, il n'y a pas eu véritablement de leadership exercé à la tête du PS, même si celui-ci a été, pendant
cette période, dirigé. Et cet état de fait a conduit à la procédure, originale, des primaires pour la désignation d'un candidat à l'élection présidentielle. Procédure originale et en même temps, d'une certaine manière, aveu de faiblesse, reconnaissance de l'absence d'un leadership clair à la tête du parti.
C'est aussi une faiblesse structurelle rencontrée par le PS sur le plan électoral. Traditionnellement, le PS pouvait compter sur deux
piliers principaux qui lui apportaient leur soutien au cours des consultations électorales : d'une part les classes populaires, que, depuis le début des années 1980, il avait réussi à rallier de
façon importante, y compris en s'appuyant sur le ralliement des anciens électeurs communistes ; et, d'autre part, les couches moyennes salariées, urbanisées, très
sensibles aux valeurs de permissivité et de modernité incarnées par le PS dans sa phase de conquête du pouvoir.
Mais depuis 1993, l'appui populaire au PS est devenu irrégulier, inconstant, et constitue donc pour lui une source de fragilité dans les principales consultations
électorales. Quant aux couches moyennes salariées, elles-mêmes continuent, certes, à appuyer de façon importante le PS, mais elles sont en même temps sensibles
aux valeurs développées, dans le cadre notamment de cette élection, par la droite autour des notions d'autorité, d'ordre. Et une partie d'entre elles ne
s'identifie plus aux valeurs traditionnelles du libéralisme culturel.
Troisièmement, sur le plan programmatique, le PS ne s'est pas montré convaincant dans la dimension économique et sociale de ses propositions. De ce point de vue, en ce qui concerne le financement des retraites, les moyens d'obtenir une amélioration du pouvoir d'achat, par exemple, il s'est montré moins convaincant que n'a
pu l'être, dans cette élection présidentielle, le candidat de l'UMP.
bilan : Comment reconquérir ses viviers élecoraux ? Comment le PS pourra-t-il s'adapter et représenter
son électorat ?
Henri Rey : En ce qui concerne la reconquête de cet électorat, quand on examine les résultats de l'élection présidentielle, on
s'aperçoit qu'au premier tour, Ségolène Royal atteint à peu près son résultat moyen parmi les ouvriers. Il n'y a donc pas de ce point de vue-là de retournement
par rapport à la situation d'extrême faiblesse manifestée dans cet électorat en 2002 par Jospin.
Mais au deuxième tour, elle devance largement Sarkozy parmi les ouvriers. Et on a noté d'autre part qu'elle l'emportait également dans
un grand nombre de communes de banlieue, incluant des cités d'habitat social, des quartiers populaires. Ce qui signifie qu'il y a un certain nombre de signes encore relatifs, limités, d'évolution
dans la direction des catégories populaires. Le résultat est partiel, mitigé, mais quand on le regarde sur un plan géographique, on s'aperçoit qu'il y a en effet
un certain nombre d'évolutions importantes.
En ce qui concerne les professions intermédiaires, qui restent favorables au PS, la situation est très dépendante des orientations socialistes. Et de ce point de vue, vraisemblablement, la difficulté est de répondre à des attentes partiellement contradictoires, entre par exemple les aspirations au libéralisme culturel
affirmées par ces couches moyennes salariées dans les grands centres urbains ; et en même temps des exigences d'ordre, d'autorité, de fermeté dans les pratiques
éducatives à partir desquelles Mme Royal a en partie défini son originalité dans la campagne présidentielle. Il n'y a pas facilement convergence entre ces
aspirations et ces valeurs.
oscar : Le PS et le MoDem peuvent-ils choisir de s'allier pour les législatives et créer un pôle
d'opposition à l'Etat UMP ?
Henri Rey : En ce qui concerne l'alliance entre le Modem et le PS pour le premier tour, elle n'est
envisagée par aucune de ces deux formations. La question est posée pour le deuxième tour, à condition d'y parvenir. Mais une alliance de 2e tour est en effet
envisageable dans un certain nombre très limité de circonscriptions. Par exemple dans le Rhône, cela a été envisagé par le maire de Lyon, avec un
désistement réciproque pour le candidat le mieux placé. Mais cela ne paraît pas constituer une règle d'ensemble. Et de ce point de vue, il est probable que les
deux forces principales issues des élections législatives et représentées à l'Assemblée nationale soient l'UMP d'une part, le PS de l'autre.
Momo : Quel impact aura pour le PS le refus d'alliance des Verts ?
Henri Rey : D'abord, il faut s'assurer que ce refus est définitf. Ensuite, il est certain que dans un certain nombre de cas le PS ne présentera pas de candidat contre les trois députés Verts sortants. Quant aux
conséquences qui pourraient en résulter pour le PS, elles seraient surtout appréciables dans le cas où celui-ci serait en situation d'obtenir la majorité à l'Assemblée nationale, ce qui paraît
extrêmement peu probable aujourd'hui.
bibi : Comment sont les rapports avec le PC ?
Henri Rey : Il n'y a pas d'accord non plus avec le PC. La
particularité du PC aujourd'hui, c'est d'avoir des résultats électoraux très faibles dans le cadre des consultations nationales, comme l'élection présidentielle, mais d'exercer une influence locale, certes en train de se réduire, sur un certain nombre de territoires situés en périphérie des grandes agglomérations.
Là où le PC dirige encore un certain nombre de municipalités et où certaines de ses personnalités sont à la fois maires et députés. Dans ces localités, il n'est pas certain que le PS ait la possibilité de substituer ses candidats aux élus en place du PC. Et dans ces
conditions, même si le résultat du PC à l'élection présidentielle est le plus sévère de toute son histoire, les conséquences qui pourraient en résulter dans le cadre des élections législatives
n'en seront pas la traduction exacte, en raison de cet effet d'enracinement local et du poids d'un certain nombre de personnalités communistes plus ou moins associées à la direction, à
l'organisation du parti.
Ardtreck : Quelles sont les stratégies pour conquérir les grandes villes qui ont changé de camp aux
présidentielles, comme Bordeaux, ville de M. Juppé ?
Henri Rey : En fait, dans un certain nombre de grandes villes, le PS exerce une influence qui est
particulière dans le cadre de ces grands centres urbains, et il répond aux aspirations des catégories sociales qui y sont concentrées. D'autant plus concentrées que les coûts du foncier n'ont
cessé d'augmenter. Et ces catégories sont très sensibles à la fois aux valeurs de permissivité et aux questions environnementales, à l'écologie.
Dans le cadre des élections législatives se déroulant dans ces grands centres, il est important qu'il y ait en quelque sorte accord entre les personnalités présentées,
leur parcours, leur définition sociale, et en même temps le crédit d'ouverture qu'on leur prête, puisqu'on sait également que dans ces centres urbains le poids de l'électorat qui s'est porté sur
Bayrou a été important au premier tour de la présidentielle.
Guillaume : Le PS peut-il remporter les législatives ? Quel est son point fort ? Quelle carte
devrait-il jouer ?
Henri Rey : La logique du quinquennat va plutôt dans le sens opposé : donner une cohérence entre le
vote présidentiel et le vote législatif. Cette cohérence a été observée alors même que le quinquennat n'était pas établi après chacune des élections
présidentielles récentes. L'objectif pour le PS, c'est plutôt de conserver le plus grand nombre possible de circonscriptions, éventuellement d'en gagner
quelques-unes.
Pour ce faire, les arguments qu'il emploie et qui ont vraisemblablement une efficacité sont ceux qui ont contribué aussi au score de Mme Royal au cours de la
présidentielle. On sait qu'au cours de cette élection, l'adhésion à ses propositions comptait pour un peu plus de la moitié, et le rejet de Sarkozy pour un peu
moins.
Annie : Le "tout sauf Sarko" a échoué en mai, "le tout sauf l'Etat Sarko" peut-il suffire en juin
?
Henri Rey : Cela ne peut pas suffire. Mais c'est une dimension importante dans le vote socialiste,
comme contre-pouvoir, comme rééquilibrage. Le PS est déjà présent à la tête de la plus grande partie des régions, de grandes villes, de nombreux départements, et
constitue en quelque sorte une force qui exerce des responsabilités importantes. Son objectif est de pouvoir jouer à l'Assemblée nationale un rôle d'opposition
assez forte, assez nombreuse. C'est certainement une motivation en faveur d'un vote pour le PS. Les socialistes ne s'imaginent pas gagner les élections, ils ne
sont pas dans ce scénario-là. Ils ne défendent donc pas leur programme en pensant qu'il sera appliqué.
bibi : Quel est le rapport de force entre DSK-Royal-Hollande-Fabius avant les législatives ? Quel
sera-t-il en cas de défaite ?
Henri Rey : De toute façon, la première mesure faite du rapport de force interne entre les
personnalités citées a été effectuée à l'occasion de la désignation du candidat socialiste à la présidentielle. DSK et Fabius ont eu à peu près 20 % des votes
des militants chacun. La prochaine mesure de ce rapport de force sera le congrès.
Il s'agit de savoir aujourd'hui quelle proportion des nouveaux adhérents qui ont participé à la désignation du candidat socialiste continuent à militer à l'intérieur du
PS.
Ségolène Royal était activement soutenue par le numéro 2 du PS dans la campagne, Rebsamen, son porte-parole, Julien Dray, par Jean-Marc Ayrault, les responsables des
principales fédérations. Donc l'image que l'on donne d'elle de personnalité très extérieure à l'appareil socialiste est à corriger en prenant en compte la nature des soutiens qu'elle a reçus et
des personnalités qui ont participé à sa campagne.
miouna : Que pensez-vous de la réaction de Hollande, qui a exclu Kouchner ? Quel impact peut-il avoir
?
Henri Rey : En ce qui concerne la réaction de Hollande par rapport à une figure du PS qui
devient ministre dans un gouvernement dirigé par l'UMP, c'est une conséquence organisationnelle qui est logique. Sa réaction est, sur le plan proprement partisan, une démarche logique,
classique. Sur le plan de la signification politique, est-elle suffisante ? certainement pas.
totor : Quels sont les risques de scission du PS à l'issue des législatives
?
Henri Rey : On a toujours beaucoup parlé de risque de scission à propos du PS. Mais dans la
réalité, on ne note pas de scission dans son histoire récente. A part le départ des amis de Chevènement, d'ailleurs revenus dans l'entourage de Royal.
Donc le risque de scission est faible parce qu'il y a en réalité, dans le PS, une compréhension des intérêts solidaires et réciproques propres à un parti d'élus. Ce qui
fait une part importante de la force du PS, c'est le nombre de ses élus, locaux, régionaux, départementaux... Donc malgré les divergences parfois très importantes, malgré les revers électoraux
plus sévères que 2007, par exemple en 1993, où le PS avait réalisé 17 % aux législatives. Aujourd'hui, les sondages donnent plus. Même dans ces situations de fort
affrontement entre courants ou entre personnalités, de revers électoraux, le PS a su se comporter comme un groupement d'intérêts d'élus sachant ne pas aller trop loin dans ses
conflits.
zetv : Pensez-vous que cet échec va donner à la gauche la motivation et le dynamisme nécessaires pour
faire émerger une nouvelle gauche ? Pourront-ils éviter leur Bad-Godesberg (social-démocratie) ?
Henri Rey : Après une défaite, il y a forcément une période de latence où il est bien difficile
de retrouver le dynamisme que l'on a engagé dans la campagne qu'on vient de perdre. Mais c'est vrai qu'après toute défaite reviennent les injonctions à une
rénovation, à une refondation, à un aggiornamento.
En ce qui concerne cette rénovation, on parle souvent de Bad-Godesberg français et de refondation sociale-démocrate. En 1959, les
socialistes allemands qui avaient perdu les élections ont rénové profondément leur doctrine. Sur trois points : c'était un parti qui se définissait comme un
parti de la classe ouvrière et qui s'est défini dès lors comme parti du peuple tout entier ; c'était un parti qui gardait des référents marxistes et qui après
cela s'est référé à l'éthique chrétienne, à l'humanisme et la philosophie classique ; et enfin, dans le domaine de la politique internationale, c'est un parti
qui a renoncé à la neutralité dans les relations Est-Ouest.
En ce qui concerne cette référence, peut-on dire que le PS apparaît comme un parti de classe aujourd'hui ? certainement pas. Se
réfère-t-il au marxisme, à part un certain nombre de ses leaders, minoritaires ? certainement pas. Donc l'image du Bad-Godersberg n'a pas beaucoup de rapport avec
ce que l'on peut attendre de la transformation du PS. De quoi s'agit-il ? Le PS souscrit-il à l'économie de marché ?
On connaît la formule de Jospin : "oui à l'économie de marché, non à la société de marché." Donc ce n'est pas sur ce point-là que les
choses peuvent se transformer radicalement. La déclaration de principe du PS, adoptée en 1991, ne fait pas référence à une théorie radicale ou
révolutionnaire.
Le PS, en réalité, s'assume comme un parti réformiste. Donc derrière les formules social-démocrates, réformistes, etc., qui correspondent assez bien à ce qu'est au moins
idéologiquement le PS, la question souvent posée est de savoir : avec qui doit-il s'allier ?
Ses partenaires de la gauche plurielle ayant manifesté une très forte anémie électorale, en bonne part en raison du vote utile Ségolène Royal au premier tour de la
présidentielle, la question stratégique paraît être l'alliance avec le centre de François Bayrou, qui constitue en effet un point de clivage important à
l'intérieur du PS. Mais il reste à apprécier ce que sera dans l'avenir le nouveau mouvement créé par François Bayrou, quel sera son poids sur la scène politique,
comment résistera-t-il à la bipolarisation de la vie politique.
Quant au contenu concret de la modernisation attendue du PS, il a été en partie esquissé dans la campagne de Ségolène Royal. S'agit-il d'aller plus loin dans cette
direction, ou de donner à la rénovation un tout autre contenu ?
Brigitte : Si le PS assure un virage au centre ? Comment se positionnera-t-il par rapport au Modem
?
Henri Rey : C'est une question qui divise profondément le PS entre ceux qui considèrent qu'envisager
la participation de ministres centristes à un éventuel gouvernement socialiste serait une espèce de trahison, et les autres. Quant au devenir de la formation de
Bayrou et aux choix qu'il formulera dans l'avenir, tout cela reste aujourd'hui extrêmement incertain.
Tom : Quel avenir pour Francois Hollande ?
Henri Rey : Il a été pendant dix ans premier secrétaire du PS, et son mandat doit s'achever
normalement au prochain congrès. La question est la date de celui-ci. Légalement, il est fixé à 2008. Le prochain congrès nommera vraisemblablement un successeur à Hollande.